Les coulisses du métier

Claire, 35 ans :

« Il faut pouvoir donner de son temps sans compter ! »

Claire enseignait depuis 11 ans, quand elle est devenue mère. Ce changement, qu’elle a vécu avec bonheur, marque toutefois une rupture : en obligeant l’enseignante à être plus vigilante à ses horaires, il révèle l’importance et l’ampleur du travail effectué « en coulisse ».

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C’est une ambiance de classe si harmonieuse qu’il suffit de l’avoir vécue… pour avoir envie de la retrouver. Dès l’accueil, le style de cette enseignante est posé. Installation des élèves, Claire chuchote avec l’un ou l’autre de ces CM1-CM2. Puis se place devant les élèves, et lance, voix légère et gaie : « Bonjour ! Vous allez bien ? ».
On sourit, de l’avoir vue, une demi-heure plus tôt, courir derrière une poussette, dans les rues de la commune. Sa petite fille a deux ans ; elle est malade depuis 1 mois, en cette fin d’hiver trop humide. Nuits entrecoupées, lever difficile, retard chez la nourrice… Claire est donc, comme toutes les mamans, parfois pressée, parfois stressée. « Mais je ne m’imaginerais pas travailler autrement que dans le calme et le plaisir ! Quand on arrive en classe, c’est comme lorsqu’on entre en scène… ». Le lien est naturel et fort, pour cette jeune femme qui pratique le chant depuis l’âge de 8 ans, et qui est toujours très investie –et parfois chef de chœur- dans deux chorales nées de relations amicales.
Démarrage de classe en douceur, donc, malgré tout. 26 élèves, 8 CM2 et 18 CM1. La fatigue se fait sentir dans cette classe comme dans toutes les autres : dans cette zone, huit semaines d’école s’écoulent entre les vacances de Noël et celles de février 2014. Et la pluie est incessante depuis 2 mois. Les enfants sont pâles, l’enseignante souffre d’un torticolis, mais pour autant, aucun moment de la journée ne sera perdu pour les apprentissages. Le savoir-faire de Claire est à la fois évident et discret. Elle se déplace lentement, ses mains fines font des gestes légers, et parfois sa voix se fond parmi celles des élèves, au moment du travail en petits groupes. L’organisation de classe semble couler de source, sans précipitation, sans rupture de séance pour cause de temps qui passe. Parler de gestion de classe devient ici superflu : les élèves se mettent au travail avec légèreté, avec une vraie liberté. L’enseignante tire des ficelles invisibles.
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Organisation de classe : un cocktail équilibré

Cependant, l’observation d’une séance de grammaire permet d’entrevoir les rouages de cette organisation parfaitement huilée : un cocktail composé de toutes les techniques pédagogiques existantes, que Claire s’est appropriées, au fil des années de travail.
Pendant que les CM2 travaillent en autonomie, l’enseignante donne le cap pour la leçon des CM1 : l’objectif est ascétique, il s’agit de distinguer et de savoir écrire « la – l’a – là ».
La première étape, la découverte, s’exerce en binôme. Des phrases incomplètes sont écrites au tableau. « Pour l’instant, on en discute avec son voisin. Qu’est-ce qui fait que tu mets cela ? Qu’est-ce que tu en penses ? », guide Claire, modulant sa voix pour imiter un élève qui chuchote à son voisin. Temps de recherche ajusté et groupes parfaitement composés, pour que les plus rapides aient de quoi faire, et que les plus lents ne soient pas découragés.
Deuxième étape, Claire affiche le fichier numérique correspondant à l’exercice, sur le tableau. Les élèves viennent, par deux, écrire le mot qu’ils pensent juste, là où il se doit, en justifiant leur choix. Discussion du groupe. Puis correction ludique grâce au logiciel : les mots bien orthographiés viennent s’afficher pour valider le travail de recherche.
Troisième étape, changement de méthode pédagogique. « Chacun prend son cahier d’essai », lance Claire. « Là, c’est un moment où je travaille seul(e). Qu’est-ce que j’ai retenu ? » Et cette partie du travail plus ardue prend tout son sens : « La règle, on ne peut la faire ensemble, que si l’on a d’abord réfléchi tout seul.»
La suite vient naturellement : la leçon est formalisée, institutionnalisée, copiée studieusement.
Puis s’ensuit l’exercice d’application, à partir d’un fichier numérique projeté au tableau. « Je vous laisse tranquillement, à votre rythme », dit-elle. Et de guider, en se mettant à la place des élèves : « Je me pose la question : par quoi je peux remplacer ce mot ? »
A cet instant, dernier temps de la séance, le silence se fait. Un silence absolu, têtes penchés sur les cahiers. Car tous les élèves ont compris la notion. Donc tous éprouvent le plaisir d’exercer ce qu’ils viennent de découvrir. Et pour ceux qui patinent un peu, l’enseignante est toujours là : déplaçant son tabouret de place en place, elle s’assoit, signifiant implicitement « Je me pose avec toi, ne t’inquiète pas, je suis là. » Reformulation, petit coup de pouce discret, aucun élève ne décrochera, chacun terminera comme il se doit -avant d’entamer la séance suivante, tan gram à replacer en autonomie, pendant que l’enseignante part travailler avec l’autre groupe-.

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Utiliser plusieurs méthodes pédagogiques, et faire fi des modes…
Sur une séance, Claire aura donc utilisé, avec justesse, quatre pratiques pédagogiques qu’elle a appris à maîtriser au fil de ses années de pratique. « Lorsque j’étais enfant, j’ai reçu une éducation extrêmement traditionnelle », raconte-t-elle. En termes pédagogiques, cette manière d’enseigner dite « méthode transmissive » peut s’imaginer, de façon imagée, comme un maître instruisant ses élèves silencieux. Les pédagogues détracteurs de cette approche dénoncèrent, dès le début du XXème siècle, le manque d’implication des élèves –qui serait responsable de leurs échecs-. « Moi, j’étais bonne élève, donc je n’ai pas été marquée par cela. J’aimais l’école ! », dit Claire. « J’en ai gardé des bases très solides, et comme les paroles des maîtres allaient dans le même sens que celles de mes parents, et que tous étaient bienveillants, cet enseignement a été très structurant. »
Pour autant, lorsque Claire intègre le centre de formation, après avoir eu le concours de professeur des écoles, elle découvre une toute autre méthode : « J’avoue que j’ai trouvé cela étrange : tout le travail reposait sur des travaux de groupe, une mise en commun des recherches effectuées, sans que le maître n’intervienne, ou presque… ». Autre mode, autre technique pédagogique, le principe réside dans la coopération et la communication entre enfants, sur la démarche expérimentale, la formulation et la justification du raisonnement. L’idée étant de susciter l’implication, donc une meilleure compréhension et la mémorisation des notions travaillées. « Je me suis ouverte à cela, je me suis intéressée », raconte Claire.
Titularisée sur son premier poste, celle qui dit avoir un caractère de « bon soldat » met en pratique ce qu’elle vient d’apprendre : « Quand j’ai commencé à exercer, j’étais un peu tiraillée entre les deux méthodes : j’appliquais ce que j’avais acquis en formation, c’était passionnant… mais quelle perte de temps parfois ! » L’enseignante garde pourtant un excellent souvenir de ces trois premières années, vécues dans une petite école de campagne pour laquelle elle assurait aussi la direction: « ça tournait super bien : c’était une ambiance extraordinaire que j’aimais beaucoup ! » Preuve que la relation pédagogique se noue au-delà des techniques.
A 24 ans, toutefois, elle change d’école pour rejoindre l’établissement où elle enseigne aujourd’hui, dans une commune de 6800 habitants, à 10 kms de Rennes. « Là, j’ai eu la chance de rencontrer une collègue, qui maîtrisait une autre technique encore : celle qui consiste à faire travailler les élèves de façon différenciée, chacun de son côté, pour permettre à chacun de prendre le temps de bien faire les choses. J’ai découvert que l’on pouvait aussi travailler comme cela ! ».
Claire dit avoir d’abord eu un « coup de stress et l’impression de ne pas savoir faire », avant de reprendre confiance en ce qu’elle savait déjà. Cette collègue, Bernadette, est maître-formatrice. Elle lui transmet son savoir-faire : « Elle est extraordinaire, toujours dans le dialogue et à l’écoute. Donc petit à petit, grâce à elle, j’ai compris comment cela fonctionnait. C’est par cet échange et par la pratique, que j’ai appris. »
Aujourd’hui, l’enseignante est forte de tout cela : ces 3 méthodes pédagogiques nourrissent sa pratique. « Il faut s’adapter aux enfants, alterner, et parfois même, ajuster dans l’instant, en fonction de leur réaction. »

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 « On ne peut pas faire ce métier, si on n’est pas passionné… »
Véritable savoir-faire pédagogique, cette maîtrise ne peut donc s’acquérir qu’au fil des années, et au prix de nombreuses heures de travail personnel. Claire n’en fait pas cas. Mais elle reconnaît « avoir consacré un temps infini pour ma classe », avant d’être mère. « Je suis contente d’avoir vécu cela avant ; c’est parce que j’ai pu consacrer autant d’heures à ma classe, que je travaille comme je le fais aujourd’hui. »
Son éducation a forgé ce rapport au travail : elle dit avoir eu cette chance, d’avoir des parents très investis dans le bénévolat. « Pour exercer ce métier, il faut pouvoir se dire que l’on donne du temps, un temps qui ne sera pas payé. » Le mot « vocation » lui parle-t-il ? « C’est évident qu’on ne peut pas être enseignant si on n’est pas passionné », pense Claire. « Pour autant, on n’entre pas en religion ! »

Aujourd’hui, le nombre de ses heures passées à préparer sa classe est donc plus restreint : sortie de l’école chaque jour à 18h00, excepté le jeudi, à 19h00 ; elle travaille également un mercredi sur deux, laissant sa fille en nourrice pour la journée, et le samedi ou le dimanche. Pendant les vacances, une semaine sur deux est une semaine de congés, l’autre est consacrée à la classe. Et le même partage s’applique pendant les vacances scolaires estivales.
Mais que travaille-t-elle donc, après tant d’années d’expérience ? Ne peut-on pas imaginer qu’elle puisse réutiliser les préparations des années antérieures ?
L’enseignante s’implique d’abord, chaque année, dans un projet important : la mise en scène d’un conte musical, qui sera joué dans un théâtre ; ou bien la création d’un chœur avec une chorale adulte, pour réaliser un vrai spectacle. « L’idée, c’est de faire des projets qui donnent du sens aux apprentissages, et qui font du lien avec l’extérieur… parce que les idées viennent de là. » La personnalité de Claire transparaît dans l’énergie qu’elle donne à cela : « Ces projets vous portent, parce que vous faites des recherches, parce que vous allez voir des gens. Quand il n’y a pas cela, les mois d’évaluations par exemple, on s’ennuie un peu. Et là, pour moi, c’est terrible : quand on voit les élèves s’ennuyer, c’est un grand moment de solitude… »
Autre poste gourmand en temps, l’adaptation des supports de travail, la recherche de textes adaptés, le questionnement et les échanges avec les collègues quant aux techniques utilisées : lorsque Claire prépare ses séances, elle varie ses outils et se questionne toujours. « C’est une façon de booster les choses. Il y a un vrai besoin, de sortir de nos habitudes. »
Troisième grand volet, la communication autour et pour les élèves. Les échanges entre collègues sont nombreux, pendant les temps de concertation consacrés au travail en cycle : « On se situe ensemble, pour l’enfant. L’enfant existe au sein de l’école, il n’est pas seulement l’élève d’une classe. D’ailleurs je suis certaine qu’ils le sentent… et qu’ils aiment notre connivence ! » Quant aux rencontres avec les familles, elles sont évidemment nécessaires. « C’est tellement mieux pour nous, les enseignants, de nouer un réel échange avec les parents : connaître l’enfant, c’est la clef pour faire au mieux pour lui. »  Claire parle même d’une communication informelle : l’élève sent le lien qui s’établit entre ses parents et l’enseignant. Et c’est l’une des clefs de la réussite.
Quatrième poste gourmand en temps de travail, les corrections : « Je ne me sens plus frustrée, maintenant, du fait d’avoir réduit mes heures de présence à l’école depuis la naissance de ma fille. Mais j’avoue qu’au niveau des corrections, là, j’ai un peu du mal à faire aussi bien que je le voudrais.»

A l’avenir, Claire ne projette pas de réduire ce temps de travail « caché ». Ce n’est d’ailleurs ni une préoccupation, ni un objectif. S’adapter aux élèves, monter de nouveaux projets, et continuer de se former, tout ce travail est inhérent au métier, qui ne se résume donc pas aux heures passées avec les élèves. Dans l’immédiat, Claire souhaiterait consacrer du temps pour apprendre à mieux maîtriser le logiciel numérique qu’elle utilise en classe. L’équipe a déjà passé trois mercredis matins avec des collègues d’une autre école, déjà 100% équipée et expérimentée, afin de partager l’expérience. « J’aimerais maintenant travailler spécifiquement pour mon niveau de classe », projette Claire.

Texte et photos : Florence Raguenez

Lu sur le site du Ministère de l’éducation nationale :

 « Répondant à l’enquête Emploi du temps de l’Insee, les enseignants du premier degré exerçant à temps complet disent travailler en moyenne 44 heures par semaine en 2010. Les déclarations des enseignants varient du simple au double : les moins de trente ans travaillent en moyenne plus de 50 heures par semaine. Cet investissement en début de carrière marque le coût d’entrée important dans le métier. (…) Les professeurs des écoles et les instituteurs déclarent consacrer 60 % de leur temps de travail à l’enseignement collectif devant les élèves. Près de 30 % de leur temps de travail est dévolu à la préparation des cours, à la correction des cahiers et à la documentation personnelle. Enfin, plus de 12 % de leur temps est pris par le travail en équipe, les relations avec les parents d’élèves, la participation au conseil d’école et la formation pédagogique.»

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