Dialogue parents-enseignants autour d’un enfant handicapé

Une rubrique spécifique de ce blog (en colonne de droite  du blog) recueille des témoignages de parents et d’enseignants ayant vécu une rupture de dialogue, avant de réussir à renouer l’échange autour de l’enfant-élève.

Pour ce 3ème cas de figure, les deux personnes qui partagent aujourd’hui leurs ressentis ont vécu des moments très douloureux. Il s’agit de la maman d’un enfant handicapé, qui a aujourd’hui 9 ans, et de l’enseignante qui l’a accueilli à l’âge de 3 ans. Des années plus tard, maman et enseignante ont pu de nouveau échanger posément, pour dire ce qu’elles avaient ressenti et ce qui avait motivé leurs actes respectifs.

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Le témoignage d’Isabelle, maman d’un petit garçon handicapé :

« C’était l’incompréhension totale. J’ai senti un rejet. »

« On a toujours su que Clément était différent. Mais tant qu’on ne sait pas vraiment, on a toujours espoir que son enfant y arrive : qu’il arrive à rester dans le milieu scolaire ordinaire. Parce que quand un enfant quitte ce milieu, on sait bien qu’il n’y reviendra pas. Et qu’il ne fera pas d’étude pour avoir un métier.

Quand il a fallu faire une demande d’AVS, en Petite section, nous avons fait le nécessaire. Mais un an plus tard, quand la même enseignante qui accueillait les PS-MS nous a annoncé ce qui se passait en classe, pour nous dire que ce n’était plus possible qu’il soit scolarisé toute la journée, là, ça a été l’incompréhension totale. Moi, je fais confiance dans l’institution. La parole de l’instit’, du prof, je vais le croire. Sauf là. Là, à ce moment-là, je me suis dit : les enseignants savent faire, c’est leur métier. Un enseignant doit savoir accueillir un enfant, quelles que soient ses difficultés. Donc oui, j’ai pensé que cette enseignante ne savait pas faire son métier. Qu’elle ne voulait pas de notre enfant. J’ai senti un rejet. C’était l’incompréhension totale.

Après coup, je peux dire qu’on n’était pas prêt à entendre. On ne voulait pas entendre. Il ne faut pas oublier qu’en tant que parents, on ne voit pas ce qui se passe dans la classe. Et si on le voyait, ce serait comme une claque en pleine figure.

Aujourd’hui, j’ai envie de dire que c’est peut-être grâce à tout cela qu’on en est là où on en est. Si l’enseignante ne nous avait pas alertés ainsi, on n’aurait peut-être pas fait d’examens médicaux aussi rapidement. Clément est hyperactif. Et une recherche génétique vient de montrer qu’il souffre d’un gène défectueux. Cela ne nous donne pas de solution : un gène, ça ne se répare pas. Mais vous ne pouvez pas vous imaginer comme cela nous enlève un poids à l’intérieur de nous. On appréhende différemment ses colères. On a un nom. Quand on aura un dossier à monter, maintenant, on pourra mettre un nom.

Au fil du temps, depuis la petite section, on a passé beaucoup d’étapes. Avec son médicament, Clément est resté scolarisé à l’école. Il a redoublé une fois. On gère année après année, période après période. Il a ses limites dans les apprentissages, notamment dans l’écriture. Mais il progresse, à son rythme.

Moi, de mon côté, j’ai décidé de me prendre en mains. Le quotidien est épuisant. Je fais des séances d’hypnose, je consulte un psychologue. Il faut se ménager des plages pour nous, les parents. Il faut trouver des sources d’énergie pour vivre les choses comme elles sont. Aujourd’hui, j’ose dire les choses : quand je ne reprends pas mon fils qui pique une colère, par exemple dans un magasin ou pendant une fête de famille, je sais qu’il vaut mieux ne rien dire, sinon ça empire. Les gens qui ne connaissent pas la situation font des commentaires ; mais je me suis endurcie.

Pour revenir à ce qui s’est passé à l’école, il y a 6 ans, je vois les choses différemment aujourd’hui. Après toutes les étapes passées, je pense qu’il vaut mieux que l’enseignant dise les choses au moment où il faut les dire. Et c’est vrai qu’un enseignant n’est pas médecin. Et là, pour Clément, le problème est médical… »

 

picto_handicap2      Le témoignage de Charlotte, l’enseignante qui a accueilli l’enfant :

« Il faut rester professionnel…»

« Lorsque j’ai accueilli ce petit garçon, j’ai tout de suite perçu les difficultés qu’il fallait surmonter : ce petit criait, se jetait par terre, tapait, à longueur de journées… Pour lui, le contexte de la classe, les contraintes de la vie en collectivité, tout cela créait une immense souffrance. Et même si l’AVS qui a été recrutée était une personne très observatrice, très pertinente dans son accompagnement, la situation n’a fait qu’empirer.

La deuxième année de scolarisation de cet enfant, j’ai été inspectée. Après avoir observé mon travail, et la manière dont les choses se passaient, l’inspectrice a constaté que même avec des adaptations, même en faisant tout ce qu’il était alors possible de faire, cet enfant ne pouvait pas bénéficier d’un apprentissage, aussi minime soit-il. Son conseil était donc de déscolariser l’enfant, au moins partiellement, pour que le temps de collectivité soit allégé. L’objectif était de pouvoir lui apporter ce que nous pouvions lui transmettre, sur un temps plus court pendant lequel il aurait été plus disponible.

Il a fallu dire cela aux parents de Clément. Et je dois le dire, l’Inspectrice est venue appuyer et argumenter sa position, en réunion, avec ces derniers. Pour moi, à l’intérieur de moi, il y a eu distorsion : que ma supérieure hiérarchique valide la qualité du travail que j’avais engagé, c’était un réconfort. Mais devoir dire que ce n’était plus possible, c’était un déchirement. Je sentais que les parents me jugeaient responsables de la situation, alors que j’avais fait tout mon possible. Je me souviens des regards de cette maman.

Je suis maman, moi aussi. Quand une maman pleure en réunion, je pleure à l’intérieur de moi. Je voudrais avoir la clef pour chacun de mes élèves. Mais il faut être humble. Il y a des difficultés qui ne peuvent être éclaircies que par les spécialistes extérieurs à l’école. Alors il faut dire la réalité : dire « nous ne savons pas faire », quand c’est la réalité, pour que s’engage des démarches auprès des médecins des spécialités concernées.

Ma posture peut paraître dure, je le sais. Mais je me tiens au fait que je dois rester professionnelle. La bienveillance, la compassion, je les ressens et je les vis. Mais par moment, quand il faut parler aux parents, il faut leur dire la vérité. Alerter tôt, c’est ce donner le maximum de chances de trouver des solutions. Ne rien dire, c’est leurrer les gens. Et j’assimile cela à une faute professionnelle.

Cela étant, les doutes sont énormes. A chaque fois que je suis confrontée à ce genre de situation (sachant que celle-ci a été la plus difficile de ma carrière), je me demande si j’ai cherché vraiment toutes les solutions possibles. A chaque fois, je me demande si mon regard est juste. A chaque fois, je regarde l’enfant sur la classe, dans la cour, et il me vient l’idée que cet enfant pourrait être le mien. Ce sont des doutes et des émotions très forts. Il faut les vivre et faire en sorte de rester lucide. « Rester professionnelle », c’est une petite phrase que je me répète souvent.

Pour revenir à Clément, j’ai été profondément heureuse d’avoir, un jour, l’occasion de reparler avec sa maman. Nous avons commencé à parler de tout et de rien, et puis, après quelques minutes, je n’ai pas pu retenir ma question : « Et Clément, comment va-t-il ? ». Isabelle m’a raconté toutes les étapes. Je suis heureuse pour lui, et pour ses parents, de l’évolution de la situation, même si j’entends bien toutes les difficultés encore. Et je suis très heureuse que nous ayons renoué le dialogue. Elle sait que j’ai fait au mieux, et je comprends ce qu’elle a ressenti. Cette compréhension et le fait de savoir que mon travail a permis de faire avancer les choses, c’est apaisant. Et cela me conforte pour la suite de mon travail. »

Texte : Florence Raguenez

Illustration : Florilège  -   http://florilege6.blogspot.fr/

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