Avoir la vocation, mais…

Vincent, 31 ans :

Avoir la fibre… sans parvenir à décrocher le sésame.

Voilà huit ans que Vincent effectue des suppléances. Huit ans, aussi, qu’il n’arrive pas à obtenir le concours. Aujourd’hui, il se donne une échéance, sans savoir ce qu’il pourrait faire d’autre que ce métier qui le passionne.

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« C’est un jeune homme passionné, qui est extraordinaire dans le métier. Il donne de son temps à 200% ; il est extrêmement ouvert ; il a une relation aux élèves fabuleuse avec une bonne approche psychologique de l’enfant. » Christine Davy, enseignante et maître-formatrice expérimentée, ne mâche pas ses mots pour décrire ce collègue qu’elle connaît depuis 5 ans.

Vincent, tempérament souriant et plein d’humour, a la vocation chevillée au corps : « J’avais 5 ans, j’étais en CP et je disais déjà : ‘‘Quand je serai grand, je serai instituteur !’’»

Bon élève,il entre en IUT après le bac, puis s’engage dans une licence « métiers de l’enseignement ». Ses diplômes en poche, il se tourne vers le métier de professeur dans le secondaire : il intègre l’IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres) de Vannes en 2004. Premier écueil : il rate le concours. Tenace, il renouvelle l’essai, au Mans. Deuxième échec. Pourtant, ses qualités professionnelles sont remarquées : après avoir passé des entretiens, trois voies s’offrent à lui. Dans le secteur privé, il décroche un poste dans une banque. Dans l’enseignement, on lui propose une embauche dans une Maison Familiale et Rurale et, parallèlement, il est retenu par un Centre de Formation pour préparer le concours de professeur des écoles (CFP).

 A 25 ans, Vincent choisit d’entrer au CFP pour réaliser son rêve d’enfant. Ses motivations sont pesées : « Après avoir effectué des stages, je me suis finalement rendu compte que je préfère enseigner un panel de notions plutôt que d’être spécialisé dans un seul domaine. J’apprécie aussi beaucoup de travailler avec des élèves de maternelle-primaire : ils sont spontanés. » Mais cette nouvelle tentative se solde par un échec cuisant. « Nous étions deux parmi 55 élèves à ne pas être admissibles après les épreuves écrites», souffle-t-il. La raison ne lui en échappe pas : « Je ne me suis pas mis au travail assez vite… »

Huit ans plus tard, en ce mois de décembre 2012, Vincent est toujours suppléant. Concrètement, en début d’année scolaire, son premier contrat a duré 15 jours, dans une école rennaise, en CM2. Dans la foulée, les deux jours suivants, il a tenté –sans succès- le concours interne spécifique aux remplaçants. Avant d’entamer immédiatement le remplacement d’une jeune femme en arrêt maternité : il est là, en poste pour 8 mois, dans une classe de CP-CE1, dans la plus grande école du département.

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« Le plus dur, quand on démarre une suppléance, c’est de prendre le train en marche», analyse-t-il. « Il faut compter 10 jours pour comprendre l’essentiel du fonctionnement de la classe et de l’école. » Le trac est toujours présent : «Les premiers jours, j’ai peur d’être à côté, de ne pas faire ce qu’il faut par rapport au niveau des élèves. Je me demande si je vais ramer pour me faire respecter. Je me demande si les parents vont me faire confiance.»

Pourtant, aucun doute, Vincent s’adapte dans toutes les écoles où il passe : « Son intégration s’est merveilleusement bien passée », témoigne sa Chef d’établissement, « il sait donner autant que recevoir. Il a toutes les qualités requises, et il ne demande qu’à éclore en étant reconnu comme professionnel. » Même s’il n’a jamais pu suivre de formation, le suppléant a acquis les ficelles du métier au fil des postes. « Je cherche tout le temps et j’essaye de m’imprégner auprès des différentes personnes que je remplace », analyse-t-il. Nul besoin de le questionner, il est intarissable sur les techniques pédagogiques apprises pendant ses années de suppléances. Ses lectures et ses rencontres nourrissent son insatiable curiosité. Il cite notamment une enseignante avec laquelle il a travaillé il y a 5 ans : « Je me faisais une montagne de certaines pratiques telles que la différenciation pédagogique, que l’on met en place pour les élèves à besoins spécifiques », explique-t-il, prolixe. « Cette personne m’a transmis des techniques simples. » En racontant cette expérience, et d’autres encore, Vincent prouve aussi qu’un bon enseignant est, d’abord, un parfait apprenant : capable de se remettre en question, curieux, et apte à mettre en pratique ce qu’il a découvert.

Sa relation aux élèves est également bien posée. L’ambiance de sa classe est décontractée, travailleuse et sereine. Sportif et adepte du triathlon, l’enseignant sait gérer son énergie. Sa voix n’est jamais forte ; ses consignes sont courtes, précises et il préfère faire reformuler les élèves pour s’assurer de leur bonne compréhension, plutôt que répéter lui-même. Aucun mot inutile, mais une attention marquée par sa présence physique et sa circulation quasi-perpétuelle dans la classe. D’un groupe à l’autre, il passe entre les tables, se penche à la hauteur du visage d’un enfant pour lui prodiguer l’aide dont il a besoin, puis s’agenouille auprès d’un autre, parfois sans dire une parole, guidant d’un geste sur le cahier ou dans le livre ouvert.

_DSC4027avecfilExigence et souplesse

Bien qu’il ne soit pas titulaire, son autorité ne fait pas l’ombre d’un doute. Un enfant copie sur sa voisine ? Le professeur fait mine de ne rien voir ; la matinée passe, le déjeuner aussi… Mais lorsque l’écolier revient à 13h30, il est cueilli ! « Viens voir ! Puisque tu as fait l’évaluation en regardant sur ta voisine ce matin, tu vas la refaire maintenant… Et tout seul ! ». L’enfant de 7 ans s’exécute, penaud. Bilan 20 minutes plus tard. Vincent parle lentement, les yeux dans les yeux : « C’est très bien. Sauf que ce matin, tu t’es fait aider… pour ne pas dire ‘tu as triché’ ! Donc, je le répète, ton travail est très bien. Mais la prochaine fois, je ne te donnerai pas de deuxième chance ! » Exigence, souplesse, bienveillance.

Et même s’il n’a pas encore d’enfant, il a de l’empathie pour chaque élève. Untel est souvent debout à côté de sa chaise ? Vincent ne le bride pas ; il sait que celui-là a ce tempérament-là, et que cela ne l’empêche pas de réussir. « On leur en demande beaucoup, aux enfants : être assis comme ça toute la journée, avec des exercices à faire à la suite les uns des autres.»

Si le suppléant est passionné, son avenir n’en demeure pas moins précaire. Alors qu’il pensait avoir atteint « le bout du tunnel » grâce à une procédure permettant aux remplaçants ayant plus de 8 ans d’exercice d’être titularisés après validation par un Inspecteur de l’Education Nationale, une nouvelle loi a été actée en mars 2012. Désormais, les suppléants ayant plus de 4 ans d’ancienneté devront passer un nouveau concours spécifique. Le jeune homme a été ébranlé par cette annonce. « Lorsque je fais le bilan, j’ai échoué neuf fois en huit ans ! Alors, le tenter encore une fois, ça ne me réjouit pas. J’ai peur de l’échec. Mais maintenant, en plus, il y a la peur de l’avenir. » Car l’idée de rester suppléant à vie n’est pas envisageable : le niveau Master sera exigé pour tous les enseignants à partir de 2016. _DSC4113avecfil

Vincent se donne donc une échéance : deux ans pour obtenir le sésame… sinon il fera autre chose. Mais quoi ? Il dit ne pas savoir ce qu’il pourrait faire d’autre que d’enseigner, ce métier qui le passionne. Et il sait qu’il n’attirera pas les chefs d’entreprise : « Je ne suis jamais sorti de l’école. Alors même si je suis capable de m’adapter, même si je me sens capable de bosser dans le secteur privé… mes années de suppléances ne remplissent pas un C.V. ! »

« Vincent est tourmenté par son avenir professionnel », observe sa Chef d’établissement. A tel point que le jeune homme est parfois tenté de regarder son passé, comme pour comprendre à quel moment il aurait pu se tromper d’aiguillage. Mais ses regrets sont vite balayés ; il rebondit toujours : s’il n’a pas le concours, il fera une formation, même si cela doit être dans un secteur professionnel complètement différent. Nul doute qu’il trouvera un métier, quel qu’il soit. Mais on ne peut qu’espérer le voir réaliser sa vocation : dans le cas contraire, les élèves auront perdu un excellent enseignant… au prix d’un mode de recrutement trop loin des réalités du terrain.

Ce portrait a été rédigé en février 2013. Un an plus tard, en mars 2014, Vincent a été reçu au concours. Il sera en formation pendant l'année scolaire 2014-2015. Puis sera titularisé, après validation par l'inspecteur de l'Education nationale.
Suite du parcours de Vincent : en septembre 2015, celui-ci a été nommé chef d’établissement d’une école comptant 5 classes. Il enseigne à ¾ temps en CM1-CM2. Lorsqu’on lui demande ses premières impressions, il parle d’abord de ses élèves, de son profil de classe. Puis raconte  la multiplicité des tâches liées à la direction. En aparté, il mentionne aussi le nombre de réunions en soirée, accumulant parfois jusqu’à 4 heures de réunion après la journée de travail. Cela étant, il dit, aussi, sa chance d’être bien entouré, notamment par une référente de secteur qui connaît parfaitement l’histoire et le contexte de cette école, et d’un collègue chef d’établissement expérimenté qui, malgré sa charge de travail, répond toujours à ses appels pour lui prodiguer ses conseils.

FOCUS sur : les (dé)motivations des candidats 

Les candidats au concours de professeurs des écoles sont attirés par ce métier porteur de sens. Mais ils sont… de plus en plus rares.

L’acte de transmettre crée des liens, et donne du sens : lien entre ce que l’on a reçu, soi-même, et ce que l’on donne ; lien intergénérationnel ; lien entre les savoirs ; liens familles-écoliers-enseignant. Tout cela contribue à rendre le métier passionnant. Pour autant, le nombre de candidats chute : entre 2004 et 2011, leur nombre a été divisé par quatre. Et c’est entre 2010 et 2011 que leur désaffection a été la plus nette : alors que le niveau master est devenu obligatoire, le nombre d’inscrits a été divisé par deux. (*) Les raisons en sont multiples. Les difficultés quotidiennes sont effectivement multiples. Mais l’image du métier est aussi mise à mal : les médias mettent souvent en exergue les problèmes de gestion de classe, le climat hostile. Et le niveau de salaire n’arrange rien : en France, la rémunération des professeurs des écoles est de 20 % inférieure à la moyenne des pays de l’OCDE.

A réfléchir… L’exemple de la Grande-Bretagne, qui a mis en œuvre une politique de recrutement de professeurs en 1997 : pour lutter contre la pénurie d’enseignants, plusieurs actions ont été mises en œuvre, dont une campagne de communication visant à mettre en avant le rôle des enseignants dans la société.(**)

 (*) Source : note d’information avril 2013, Ministère de l’Education Nationale

(**) Source : Blog d’Eric Charbonnier, expert éducation pour l’OCDE, article « Les enjeux de la formation des enseignants », 5 avril 2013

Texte : Florence Raguenez 
Photos : Bernard le Bars

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