…ou quitter le métier, en connaissance de cause

Samuel, 40 ans

« Ce métier n’est pas une vocation. Je l’ai quitté… comme je pourrais y revenir. »

Septembre 2008 : 10 ans d’exercice derrière lui, apprécié des élèves, des familles et des collègues, Samuel quitte son poste de professeur des écoles pour se lancer dans une formation de maçonnerie, avant de créer son entreprise. Explications sur ses motivations.

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« Marchands de biens, lotisseurs » : l’intitulé de l’activité de l’entreprise de Samuel et Bruno, son beau-frère, peut prêter à confusion. Mais que l’on ne s’y trompe pas : dans la SARL créée par les deux associés, la proximité, la confiance et la fidélité aux entreprises locales (petites agences immobilières, notaires et artisans) sont réelles. Concrètement, l’activité consiste à acheter des bâtisses, des maisons ou des terrains, qui sont éventuellement rénovées, ou viabilisés. Chaque bien est ensuite revendu, par l’intermédiaire du prestataire qui a permis l’acquisition préalable.
« Nous travaillons sur un petit secteur géographique, pas trop concurrentiel, et nous avons une petite structure », résume Samuel. Créée en septembre 2009, la société a tout de même essuyé « quatre années de galère financière » avant de dégager un bénéfice. Et les associés apprécient, depuis peu, de pouvoir s’octroyer 4 semaines de vacances par an.
Enseignant pendant près de 10 ans, jusqu’en septembre 2008, Samuel a donc quitté un poste et une carrière toute tracée (on lui proposait alors un poste de chef d’établissement) pour faire une formation en maçonnerie, plus spécifiquement la construction de murs en terre, avant de se lancer dans l’aventure d’une création d’entreprise. Paradoxalement, il affirme pourtant : « Si j’étais resté enseignant, je ne pense pas que je me serais lassé. Les élèves, les parents, les collègues, les supports, tout change, et on a une vraie liberté. »

dsc_0136[1]avecfilQuelles motivations, alors ? Les mots de Samuel révèlent à la fois une insatiable envie de bouger, une curiosité pour différents mondes professionnels, et un questionnement toujours vif sur sa pratique d’enseignant.
« Lorsque j’ai eu le concours de professeur des écoles, en 2002, après avoir fait des suppléances et une formation, je m’étais donné 3 ans, à l’issue de quoi j’envisageais d’aller découvrir autre chose. » Son parcours antérieur était déjà au diapason de cette extrême mobilité : après un passage en fac d’économie, suivi d’une licence d’anglais non terminée, Samuel avait passé un an en Angleterre, en volontariat auprès de personnes handicapées. Au retour de quoi il était rentré en France, effectuer des suppléances en collège, en anglais, avant de s’intéresser au métier d’enseignant en école primaire.
« Je suis un généraliste, pas un spécialiste », analyse-t-il aujourd’hui. « Faire des suppléances en anglais, ça s’est très bien passé. Mais de là à passer des mois à travailler sur des auteurs… Je n’étais pas armé intellectuellement, et je n’avais pas la niaque pour cela. »
Même analyse personnelle concernant le poste de direction qui lui a été proposé, avant sa démission : « les pesanteurs administratives, la somme de petits détails à régler, tout cela en assurant une classe… Je ne me sentais pas capable ; je crois que j’avais peur de ne pas être à la hauteur. Et je pense que si j’avais pris une direction, j’aurais tiré un trait sur ma préparation de classe, alors que ce qui m’intéressait avant tout, c’était d’être avec les enfants. »

On aimerait comprendre : pourquoi avoir démissionné, alors qu’il pouvait refuser le poste de direction et rester professeur des écoles ? N’était-il pas épanoui dans son métier ? Et aujourd’hui, n’a-t-il donc pas un grand nombre de tâches administratives à régler ?

« J’ai quitté l’enseignement parce que j’avais envie de connaître d’autres expériences », analyse Samuel. Curiosité, besoin de variété : ce trait de caractère a d’ailleurs été identifié à l’occasion d’un bilan de compétences. « Je n’aime pas travailler sur un même lieu, j’ai besoin de varier les tâches que je réalise, et les gens avec qui je travaille », résume l’intéressé.
Quant aux paperasses liées à la SARL, il estime qu’elles ne sont pas si importantes que cela : « La comptabilité prend environ ½ journée par mois. Et les tâches administratives de l’entreprise se justifient… ce qui n’est pas toujours le cas, quand on est enseignant ! »

De fait, l’homme en vient à comparer ce qui peut l’être, entre les deux professions qu’il a exercées. « Si on fait abstraction de l’aspect pédagogique, il y a des points similaires : l’autonomie, la liberté de choix, sans oublier le fait qu’il n’y a jamais de routine», détaille Samuel.
Autre point commun : « On est toujours en veille. » Professeur des écoles, il peaufinait sa classe sur son ordinateur, le soir ; devenu entrepreneur, il a conservé la même habitude, pour prospecter. « Cela dit, quand j’étais enseignant, c’était pire : j’ai gardé l’impression que je ne décrochais jamais ! Je ne me sentais pas au point dans tous les domaines, donc je me donnais des objectifs pour les améliorer, les uns après les autres.»
Dans le même registre, le perfectionnement de la pratique est dépendant de la volonté de chacun. « L’évolution, l’amélioration de notre pratique, c’est nous qui la créons » : les enseignants échangent entre eux, s’ils le souhaitent ; ils vont chercher les formations et les concrétisent pendant les vacances scolaires ; les entrepreneurs doivent s’organiser de la même manière.
La qualité des relations aux autres adultes est également un point commun entre les deux professions. Samuel apprécie le travail en équipe. Même s’il remarque aussi qu’un enseignant n’a pas d’obligation à échanger avec ses collègues, et que cela peut favoriser le repli sur soi. Les similitudes dans les rapports humains vont plus loin, et Samuel insiste sur leur importance à ses yeux, pour la relation pédagogique : « En tant qu’enseignant, j’allais à la rencontre des parents, dans la cour, de façon informelle, pour prendre des nouvelles, parler des enfants. Il y a des gens qui n’osent pas entrer dans les classes… », raconte-t-il. Et de s’interroger aussi sur l’attitude de quelques professeurs, parfois : « quand il m’arrive de voir un instit’ qui baisse la tête en croisant des parents, je comprends qu’il soit fatigué, mais cela m’interpelle. C’est un peu comme si je baissais les yeux en croisant un client…».

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Au final, l’entrepreneur parle aussi de ce qui lui manque, de ce métier qu’il a exercé, avec implication. « Je viens de participer à la mi-Carême, à l’école de Vitré où j’ai exercé. Quand je revois les enfants, les parents, les bons contacts qui demeurent, 6 ans après mon départ, je ressens une certaine nostalgie. » A tel point que, même s’il n’a pas été enseignant par vocation, il dit pouvoir envisager, pourquoi pas, un jour, d’y revenir.
Lucide, libre de ses choix, Samuel a donc quitté le métier sans en avoir jamais été lassé. Sa reconversion réussie est cependant un cas rarissime. Et ne doit pas faire oublier que bon nombre d’enseignants qui souhaiteraient changer de voie (cf. focus ci-dessous) ne trouvent pas de passerelle vers d’autres professions…

Texte et photos : F. Raguenez

Article lu sur le site « emploipublic.fr »

http://infos.emploipublic.fr/2012/01/05/enseignants-le-defi-de-la-reconversion/ 

FOCUS : 46 % des professeurs des écoles songeraient à quitter le métier en raison du stress qu’il engendre

Rémi Boyer, président-fondateur de l’association « Aide aux Profs », seule structure associative accompagnant des enseignants dans leurs démarches de seconde carrière, auteur d’un ouvrage spécialisé sur le sujet, est catégorique : « La reconversion est un parcours du combattant. L’expérience acquise en tant qu’enseignant n’est pas directement transposable dans un autre secteur. Pour se recycler, un enseignant devra oublier… qu’il a été enseignant ! Et apprendre à mettre en valeur d’autres compétences ». (…)
En six ans d’existence, l’équipe d’Aide aux Profs, d’anciens enseignants ayant eux-mêmes entamé une seconde carrière, a instruit, bénévolement, 3 400 demandes de reconversion, réalisé 1 000 pré-bilans de carrière et accompagné 250 dossiers dont une centaine ont concrètement abouti.
« Les premières années, nous étions contactés par des enseignants au bout du rouleau psychologiquement, puis, des enseignants usés physiquement. Depuis 2010, nous accompagnons un nouveau public : de jeunes enseignants qui veulent déjà changer de voie. Leur jeunesse s’avère être un atout pour mener à bien leur projet », raconte-t-il.
L’Education nationale communique peu sur ces départs, de plus en plus liés aux conditions de travail au sein des établissements. Selon le Livre vert sur l’évolution du métier d’enseignant de 2008, 46 % des enseignants du premier degré et 39 % de ceux du second degré disent songer à quitter ce métier en raison du stress qu’il engendre.

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