L’école, un monde à part ?

Erwan, 38 ans : 

« La réalité n’est pas celle qui est véhiculée par les médias ! » 

Mai 2014 : en pleine réforme du rythme scolaire, alors qu’une enquête sur la relation (difficile) familles-école vient de paraître, Erwan témoigne d’une autre réalité : celle d’une école qui fait au mieux pour les élèves, d’un chef d’établissement qui veille sur son équipe et qui… reste optimiste. 

dsc_0026[1]avec filAgressivité, fatigue, lassitude… Non. Erwan ne se laisse pas envahir. Et participe à sa manière à en protéger les élèves, les enseignants, et la relation avec les familles. « C’est vrai que l’on peut facilement tomber dans le pathos, dans le climat ambiant », reconnaît-il. « Mais qu’est-ce qu’on se prend la tête pour pas grand-chose, parfois ! »

Les mots sont sincères. Cet homme qui aurait pu décéder, il y a deux ans, d’un accident, témoigne à sa manière de son goût pour la vie. « Je pensais déjà comme ça avant, mais c’est encore plus vrai aujourd’hui.»

Première clef de fonctionnement : « Il faut aménager des espaces de liberté. » Consigne valable pour chacun… y compris pour les élèves, pour lesquels Erwan ne prône pas la sur-activité. « Dans le réaménagement du temps scolaire, toute la société a retenu : on aura des activités périscolaires. On se retrouve, encore une fois, dans ce fonctionnement qui consiste à « consommer » des activités, au sein de l’école, et si possible moins cher que celles de la commune. » Erwan et son équipe ne cautionnent pas ce sur-activisme. Et puisque l’objectif d’une école est d’abord de permettre aux élèves de réussir les apprentissages, et puisque le projet d’école établi ici, avec les familles, se fonde sur l’humain, les temps de respiration sont évidemment nécessaires. Concrètement, l’an prochain, les familles qui le peuvent garderont donc leurs enfants, lorsque les temps de classes seront terminés. Quant aux activités périscolaires, bien sûr ouvertes à tous, elles consisteront à organiser une aide aux devoirs, en invitant les parents à se joindre, quand ils le pourront, à l’équipe enseignante. Le principe a déjà montré tout son intérêt, dans les communes qui l’ont déjà mis en place et pendant les phases de test qui ont eu lieu dans cette école : l’enfant bénéficie de cette attention conjuguée parents-enseignants, et les adultes apprennent à se connaître, tout en croisant les regards, pour le bien de l’élève.

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Côté équipe enseignante, Erwan a la même bienveillance. « Le métier a une spécificité, celle de ne jamais pouvoir « lâcher prise » pendant plusieurs heures d’affilée. Veiller sur une trentaine d’élèves demande une attention sans relâche ; en classe, il est absolument impossible de « déconnecter », même deux minutes. » De fait, Erwan ménage ses troupes, à sa manière. Question charge de travail, Erwan « filtre » les sollicitations constantes de l’Etat, qui arrivent du rectorat. Et mise sur l’organisation des temps de formations continues, sur les temps de concertations, les mercredis.

Cela étant, il veille discrètement sur chacun. « Je considère que mon boulot, c’est parfois d’enlever de la pression. Je ne suis pas confronté à des collègues tire-au-flanc, c’est le contraire : c’est un métier de perpétuels insatisfaits, puisque l’on peut toujours chercher plus loin, peaufiner une séance, différencier un peu plus… Ceux qui sont dans la quête de la pédagogie absolue, c’est ceux-là, qu’il faut aider à relativiser. »

Mais son regard n’est pas naïf pour autant. « Les enseignants peuvent avoir parfois tendance à être un peu trop pessimistes. On règle parfois des questions en les dédramatisant !  » La tension nerveuse liée à la gestion de classe peut être en cause. Mais pas seulement. Erwan nuance : discuter au sein d’une même équipe ne suffit pas toujours à prendre du recul. Il y aurait besoin de plus d’échanges inter-écoles, besoin de mutualisation des compétences, et tout cela permettrait, non seulement de relativiser les problèmes, mais aussi de partager des solutions.

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Côté familles, même franchise, et même confiance. Dernier épisode en date, l’annonce du report de date de rentrée, en septembre 2014. Les échanges avec les parents qui ont suivi ont bouillonné. Erwan comprend : « Au 20 heures, une chaîne a parlé des enseignants qui se plaignent de ne pas pouvoir réserver entre le 15 et le 30 août ! Alors, évidemment, des parents d’ordinaire bienveillants sont montés dans les tours !»

Pas d’agressivité dans les échanges, pour autant : la discussion a permis d’entendre le vécu des enseignants. « Les vacances scolaires ne sont pas des congés : pendant les deux mois de vacances scolaires, les enseignants travaillent, en général, 4 semaines, pour préparer l’année à venir, avec les élèves dont ils vont avoir la responsabilité. »

De fait, Erwan pointe : « La réalité est différente de ce qu’on lit ou de ce qu’on voit dans les médias. Nous travaillons avec des textes de lois et un projet éducatif : ce n’est pas parce qu’on entend une annonce aux 20 heures que cela change notre façon de travailler ! » Et d’aller plus loin : « Les réactions des lecteurs et des auditeurs, sur les sites internet, ne sont pas non plus révélateurs de la réalité. » Et de comparer ce phénomène avec ce qui peut se passer sur les sites en lien avec la santé : « Les gens qui réagissent sont, soit ceux qui ont eu un très gros souci de santé, soit ceux qui ont un compte à régler avec la médecine. La majorité silencieuse, celle qui est satisfaite, ne s’exprime pas. »

Relativiser, apaiser, motiver, relier, mettre en projet… Erwan fait tout cela, avec une détermination tranquille, et sans jamais, jamais, avoir une parole agacée ni pessimiste. Comment fait-il ? Encore une fois, il évoque les temps de respiration nécessaires à chacun. Les siens étaient auparavant au fond de l’eau. Passionné de plongée, ce sport lui est désormais interdit. Aujourd’hui, il dit trouver un épanouissement dans son jardin. « S’émerveiller devant la nature et contempler », lui permettent de se vider la tête.

Très présente aussi dans son équilibre, la multiplicité des échanges lui donne de l’air.

Dans sa vie privée, son réseau amical riche d’une grande diversité lui permet de faire des liens inattendus, mais pleins de sens : « L’école, c’est un lieu de « mise en humain », comme l’hôpital. Il y a la compétence des enseignants, des soignants, mais ce n’est pas tout. On n’acceptera jamais d’entendre « Je ne peux rien pour votre enfant ! » L’aspect humain du métier est primordial. »

D’un point de vue professionnel, il dit avoir la chance de tourner sur beaucoup d’écoles, du fait de ses responsabilités au sein du réseau des écoles catholiques. « Dès qu’on est sur son petit îlot, on est plus perméable à toutes les agressions. Dès que l’on va voir ailleurs, cela permet de ne pas se refermer sur soi, donc de relativiser. L’échange permet de trouver des solutions. Mais pour cela, il ne faut pas avoir toujours le nez dans le guidon. » Et puisque la motivation essentielle de cet homme semble être de trouver les meilleures adaptations possibles pour son école, pour son réseau, le fait d’être en projet, toujours, lui permet justement, de regarder droit devant…

Texte et photos : Florence Raguenez

Focus sur > L’école, petite entreprise insérée dans la commune.

L’école n’est pas une bulle. Et l’évolution des responsabilités d’un chef d’établissement témoigne des liens existants avec la commune, et plus largement, avec la société.

« La fonction a changé, depuis 10 ans : les entretiens annuels avec le personnel non enseignant, la sécurisation des emplois l’an prochain, toutes ces évolutions ont ajouté une charge de responsable des ressources humaines »,analyse Erwan.De fait, concrètement, ici, pour 11 classes, l’école emploie 12 salariés, soient 7 équivalents-temps plein. Autre volet de la fonction, qui révèle encore l’insertion de l’école dans son environnement, le chef d’établissement est responsable de la gestion immobilière, avec la rénovation et l’entretien des bâtiments. « Ici, on travaille avec des élèves d’un lycée professionnel, autant que possible. » La relation avec les associations est également importante, avec des interventions des moniteurs sportifs. L’articulation des 4,5 jours s’est d’ailleurs construite en partenariat avec toutes ces associations culturelles et sportives.

Pour Erwan, ce sont autant de contacts, sachant que tout se fédère au niveau de la mairie, y compris la répartition et l’utilisation des subventions de l’état. 

« Les chefs d’établissements sont devenus responsables d’emplois », résume Erwan, « et certains d’entre eux ne veulent pas de cette nouvelle vision de l’école. »

Quant à lui, il reste et demeure convaincu et motivé. « J’ai eu l’occasion de bosser dans un service administratif : je regardais ma montre pour savoir combien de temps il me fallait encore rester… Aujourd’hui, c’est le contraire ! Je m’épanouis dans ce métier. »

Un commentaire

  1. Bravo Erwan, je te retrouve bien dans ce que tu dis et vis.
    L’enfant, ce petit être unique qu’on le fasse grandir dans sa globalité en partenariat, école, famille, personnel encadrant. Pas de concurrence, mais un partenariat!!
    Ne pas baisser les bras et revenir tout neuf chaque matin avec du bonheur de vivre avec les enfants. L’enseignement une passion de 36 ans!!
    Je te rejoins sur beaucoup de points.
    J’ai passé avec ton équipe, les très bonnes années de ma vie d’enseignante.
    Merci Erwan

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