Enseigner sans s’aigrir

Monique, 60 ans:

critique…mais toujours passionnée

Ses 40 ans de carrière se seront déroulés dans un contexte de bouleversements pour l’école primaire. Mais elle fait partie de ceux qui ne sont jamais aigris. Loin de toute naïveté, son regard critique sur les évolutions du métier ne l’a pas empêchée d’adapter sa pratique, à sa façon.

_DSC4349avecfilNée en 1954, dans une famille de paysans d’Ille et Vilaine, Monique a vécu jusqu’à l’âge de 5 ans à la maison. L’école lui faisait envie, « par curiosité », mais sa scolarisation fut un choc. « J’étais un peu sauvage, je ne connaissais personne», explique-t-elle pudiquement. La détresse est si forte que la petite fille tente de s’échapper. « Je suis passée par-dessus les grilles, je me suis embrochée la cuisse». Les apprentissages scolaires ne sont pas plus faciles: « Ma première année a été très dure, parce que je ne voyais pas bien. J’étais en queue de classe…». Mais la fillette trouve un véritable réconfort auprès de la religieuse qui instruit les élèves. Avec le temps, elle se fait des amies, prend goût au travail et devient très bonne élève. La suite se résume en peu de mots : en 1972, Monique obtient son bac ; après une année de suppléance, elle entre en formation pour devenir institutrice ; en 1974, elle est nommée dans une petite école de campagne ; en 1983, elle obtient sa mutation à une dizaine de kilomètres de Rennes.

Comment l’école peut-elle « faire envie » aux enfants d’aujourd’hui ?
Aussi linéaire puisse-t-elle paraître, cette carrière s’est néanmoins inscrite dans une époque de grands bouleversements. Monique n’a jamais fermé les yeux sur ces évolutions, même si elle ne s’est pas toujours sentie en accord.
Ainsi elle se questionne souvent sur l’adéquation entre l’école et les aspirations des élèves. «Autrefois, l’école était une porte ouverte sur le monde pour les écoliers. Comparativement, les enfants d’aujourd’hui ont beaucoup plus d’ouverture à la maison, donc beaucoup plus de connaissances qu’autrefois ». La télévision, les lectures offertes par les parents, les vacances en famille, sont autant d’occasions de découvertes, toujours ludiques. Comment l’école peut-elle donc « faire envie » aux enfants ?
La pratique pédagogique de l’enseignante donne des éléments de réponse. Et traduit la difficulté de l’exercice. Curieuse de toutes les nouveautés, elle a suivi une formation tous les ans, pendant toute sa carrière –excepté les deux dernières années, dit-elle comme pour s’en excuser-. Son travail reflète donc l’évolution des connaissances cognitives et des techniques. Concrètement, l’enseignante concocte tout au long de l’année des projets pédagogiques autour desquels les enfants s’impliquent avec enthousiasme et donnent sens aux apprentissages. Il y a ceux qui relient la classe à l’actualité, ainsi les jeux Olympiques, et les intemporels, comme la tenue d’un potager. De la couverture du sol en hiver, aux semis de printemps jusqu’aux récoltes, les élèves s’occupent de tout. Et découvrent l’importance d’être patient, l’art d’observer, la capacité à remettre en question ce qu’ils avaient imaginé… en validant, l’air de rien, bon nombre de compétences des programmes officiels.
Mais contrastant avec la légèreté et la gaieté de cette pratique, l’enseignante donne aussi quotidiennement plusieurs exercices sur fiches. Les tâches à remplir (dénombrement, écriture, etc.) sont austères, exigeantes en termes de capacité d’abstraction et de concentration. Ces ateliers, en décalage avec les méthodes pédagogiques modernes, sont révélateurs de l’évolution des pratiques au cours des dernières décennies, mais surtout de l’importance du vécu et du tempérament de chaque enseignant. Au fil de sa carrière, Monique a adopté toutes les évolutions rencontrées. Elle a réussi à les intégrer, sans perdre son enthousiasme, quitte à les adapter à sa personnalité, imaginative et rigoureuse à la fois, imprégnée de son vécu, et toujours soucieuse de montrer un travail écrit aux parents.

Paradoxalement, les élèves n’arrivent plus à se poser, à se concentrer.

Deuxième grand changement pointé par l’enseignante : «Paradoxalement, les élèves n’arrivent plus à se poser, à se concentrer : ils zappent sans arrêt ! » Monique essaye de comprendre. Cette femme, qui a appris à se satisfaire du simple nécessaire, observe cette société qui incite à «aller vite, à consommer toujours plus, à faire plein de choses, à profiter de tout ». Les enfants en pâtissent peut-être un peu, pense-t-elle. Que deviennent les plus jeunes, qui ont besoin de temps pour trouver leurs mots et construire leur pensée, dans le tourbillon du quotidien ?
Un avis partagé par une de ses collègues de promotion, Michèle, qui exerce dans une école voisine. Celle-ci est enseignante en CP et elle est maître-formatrice : elle observe ainsi des élèves de tous les âges, de la Petite Section au CM2. «Nous aussi, on va peut-être trop vite. On intègre ce que les enfants savent déjà, et on multiplie les projets… Même l’apprentissage de la lecture va plus vite qu’auparavant. »
Pour ces élèves dont l’emploi du temps est déjà si chargé, puisque bon nombre d’entre eux sont en garderie le matin et le soir, Monique ajuste le rythme ; elle propose un quotidien actif mais sans précipitation. Ses mots sont prononcés calmement, presque lentement. Et même si ses yeux lancent parfois des éclairs, le ton de sa voix s’élève rarement. Les temps de travail sont également ajustés à chacun : les plus lents ne sont pas pressés de terminer en même temps que les autres ; ils peuvent finir leur travail pendant que les camarades se retrouvent en « coin regroupement ». Le temps de repos du début d’après-midi est également révélateur. Habituée au chi-gong qu’elle pratique depuis plusieurs années, Monique fait faire quelques exercices de relaxation avant que les petits ne s’allongent sur des tapis en mousse. Une musique douce, un regard sur chacun. 30 minutes qui se terminent en douceur : l’enseignante passe un petit foulard sur chaque visage en chuchotant quelques mots._DSC0964 1avecfil

 Les professeurs des écoles sont souvent étrangers à la commune
Les enfants ont changé, mais la relation parents-enseignants, aussi, est devenue plus compliquée. Sur ce point encore, le parcours de Monique éclaire la mutation. Native d’une commune proche de son école, elle enseigne ici depuis tant d’années qu’elle accueille aujourd’hui les enfants de ses premiers élèves. Ce vécu et son implication dans sa commune sont tels que sa relation aux parents ressemble à celle des enseignants d’autrefois : il y a là une proximité, une connaissance mutuelle. Mais ces caractéristiques sont aujourd’hui à la marge. Les professeurs des écoles sont souvent étrangers à la commune de leur école.
Autre mutation dans la relation, alors que l’instituteur d’autrefois était instruit et était reconnu comme capable de transmettre un savoir, ces spécificités n’en sont plus. L’élévation du niveau d’étude de la population, mais aussi les articles de presse, les guides commercialisés par tous les éditeurs pour travailler les apprentissages à domicile, et même la communication faite par le Ministère de l’éducation autour des derniers programmes officiels, « tout concourt à banaliser le travail des enseignants », analyse Michèle, la collègue de promotion de Monique, qui s’exprime là en tant que maître-formatrice.

« Un enseignant est toujours sur la sellette »
Toutes ces raisons participent au fait qu’ « Aujourd’hui, un enseignant est toujours sur la sellette », ressent Monique. Il doit faire ses preuves constamment, pour des parents aux attentes d’autant plus fortes que l’avenir de leur enfant les inquiète.
D’un point de vue pédagogique, cela impose de communiquer clairement sur les choix engagés et de les justifier. Pour ce qui est de la gestion de classe, la situation est plus tendue également : « Avant, on pouvait discuter, s’excuser, si quelque chose posait problème », explique l’enseignante. Et de donner un exemple : un enfant qui goûte quelques gouttes de peinture, qui glisse une perle dans son nez, ou un autre qui tombe sur la cour et se blesse, sont des exemples d’incident ou d’accident pour lesquels il n’y avait jamais de suite autrefois. Et pour lesquels il peut aujourd’hui exister des procédures judiciaires à l’encontre du chef d’établissement, qui porte la responsabilité. « Les parents ont sans doute eux-mêmes une pression très forte dans leur milieu professionnel, et notre société est devenue très procédurière. Les effets s’en ressentent au sein des écoles », regrette Monique.
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La notion de « vivre ensemble » n’est plus ce qu’elle était
Mais les familles ne sont pas les seules à avoir évolué, dans la relation qu’elles nouent avec l’école. Monique porte son regard sur les enseignants eux-mêmes. « J’admire les jeunes, qu’ils soient titulaires ou suppléants, qui sont déjà très efficaces, très professionnels, dès le début de leur carrière. Je n’étais pas au top comme ça quand j’ai démarré ! », s’exclame-t-elle. Pour autant, son regard sur ses collègues est nostalgique. «Si les professeurs des écoles sont toujours très investis dans leur classe, ils font de plus en plus la part des choses entre le travail, la famille, et les loisirs… ». Elle comprend cette évolution, qui permet aux enseignants de trouver leur équilibre malgré la pression. Mais elle regrette : « C’était moins comme ça, autrefois. Il n’y avait pratiquement pas de loisirs. Donc la notion de vivre ensemble au sein de l’école avait plus d’importance ». Une fois encore, les transformations de notre société la laissent songeuse. Il lui semble que la solidarité n’est plus ce qu’elle était et que chacun, à son niveau, est devenu consommateur de tout.
Ces constats ne l’empêchent pourtant pas d’être toujours enthousiaste : « J’ai toujours aimé ma profession, je ne me suis jamais lassée ! Mais je suis inquiète par rapport à ce qu’elle devient. La pression qui existe aujourd’hui risque de démotiver les gens, alors que c’est un très beau métier. »

Texte : Florence Raguenez
Photos : Bernard le Bars

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indépendance et engagement collectif 

Ces deux qualités, en apparence contradictoires, sont indispensables dans le métier. L’indépendance intellectuelle, Monique la conjugue avec une insatiable curiosité : le mix des deux aboutit à sa liberté de pratique. Peu importe les modes pédagogiques : elle prend ce qu’elle juge intéressant pour ses élèves, en se fiant à son savoir-faire et à son bon sens.
Pour autant, sa capacité à analyser chaque situation de manière critique, et à dire ce qu’elle pense avec franchise, ne la rend pas individualiste : l’enseignante est totalement engagée pour l’école. Trois exemples en disent long : dans sa pratique de classe, elle relie son travail à ce que font les autres collègues ; avec les parents bénévoles, elle participe à toutes les actions, comme les journées « travaux », le week-end ; et pour ses collègues, elle s’investit en tant que déléguée du personnel.
Entre les deux, entre autonomie et adhésion, Monique a créé une cohérence : au cœur de tout cela, il y a l’école, au sens large.

2 commentaires

  1. Très beau blog ou l’on retrouve Monique qui aimait son métier. Nostalgie du passé, il faut parfois se remettre en cause pour s’adapter avec l’évolution de la société. Une retraite bien méritée avec l’accomplissement d’avoir donné le meilleur de soi-même.
    Marie-Thérèse

  2. Très beau résumé de l’évolution du métier d’instituteurs.bonne retraite ,Monique.
    Une autre Monique qui a fait le CFP avec toi(promo I)

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